mardi 10 août 2010

Retour de vacances, échange Guarani-Ménonite

De retour de vacances (qui furent intenses, merci à tous!), me revoilà plongée dans le travail jusqu'au cou. Pour une remise dans le bain rapide et efficace, nous avons organisé avec Sara un échange entre les femmes Guarani et des Ménonites qui vivent dans des colonies voisines de l'Isoso. Cet échange fait suite à celui de l'an dernier, où les Ménonites avaient invité les Guarani chez elles pour leur montrer comment elles faisaient leur savon pour le linge. Cette fois-ci, trois couples Ménonites ont visité la communauté guarani de Kapeatindi.
Les Ménonites (=Amish?) forment un peuple issu d'un mouvement religieux du XVIe siècle, contraint en grande partie à fuir les persécutions européenes dans d'autres pays, principalement d'Amérique du Nord et du Sud. Ils vivent coupés du monde "moderne" (pour les plus radicaux) selon des valeurs de foi, de travail et de paix. En Bolivie, ils habitent des petites maisons très coquettes avec chacune son éolienne, ses vaches et sa charette à cheval, cultivent la terre et font commerce de lait, beurre et fromage. Ils sont tous habillés de la même façon, les hommes en chemise, salopette de jean et chapeau ou casquette, et les femmes en robe longue sombre, voile et chapeau de paille. Ils sont tous très blancs, souvent blonds aux yeux clairs et parlent le "bajo aleman" (vieux dialecte allemand proche du néerlandais). Si les hommes se débrouillent en espagnol grâce au contact régulier des Boliviens, les femmes ne sortent pour ainsi dire jamais de la colonie. Des échanges sont organisés entre colonies, pour faire se rencontrer les jeunes qui iront ensuite se marier avant de s'installer ensemble.
Les Guarani quant à eux s'unissent mais ne se marient pas. Ils vivent à plusieurs générations sous un toit, et presque tous les hommes désertent la communauté environ 6 mois de l'année pour aller récolter la canne à sucre, laissant les femmes s'organiser seules. Femmes dont il existe un nombre incalculables de mères célibataires, lorsque leur homme n'est pas revenu ou qu'il est allé s'unir à une autre. Inutile donc de dire que ces deux cultures, bien que frontalières géographiquement, sont diamétralement opposées.
Ces échanges ont été rendus possible grâce à la rencontre d'un fantastique couple de jeunes Ménonite américain, Elisabeth et Ramont, qui travaillent à Charagua pour le Comité Central Ménonite, dont l'objectif est répondre aux besoins humains de base et construire la paix et la justice (http://www.mcc.org/).
Nous sommes arrivés à deux voitures à Kapeatindi, chez des femmes qui travaillent dans un groupe de savon et de couture. Pour faciliter les premiers contacts, nous avons d'abord pris un petit déjeuner chez Elsa, membre du groupe savon et capitaine intercommunautaire du Haut Isoso. Puis les Guarani ont fait du savon pour le corps (jaboncillo) sous le regard intrigué des femmes Ménonites. Les hommes sont partis dans les champs se faire expliquer le système d'irrigation par un homme de la communauté, puis à leur retour les deux groupes se sont offert des petits cadeaux faits maison (habits pour enfant et savon pour le corps de la part des Guarani, tissus décoratifs pour la table et les chaises et savon pour le linge de la part des Ménonites). La journée s'est terminée par un déjeuner tardif, préparé par des femmes de la communauté.
Malgré la barrière de la langue (guarani contre vieil allemand, traduit en anglais par Elisabeth puis en espagnol par nous) et la timidité des deux côtés, nous avons pu noter un fort intérêt des uns pour les autres.
Ménonites:"Et à combien vivent-ils dans cette maison?"
Guarani:"Peuvent-elles nous expliquer comment elles arrivent à coudre ces petits motifs?"
Ménonites:"Et que cultivent-ils par ici?"
On ne sait pas encore quel sera l'impact de cette rencontre mais une chose est sûre, les participants auront des choses à raconter à leurs proches.

mercredi 30 juin 2010

Les toborochis et le Parapeti

Les toborochis et le Parapeti sont des élements fondamentaux du paysage de l'Isoso. Les premiers, ces grands arbres à la forme si particulière qui apportent ombrage et bois de chauffe méritent bien une petite page. Lors de leur floraison vers mars-avril, ils se parent de magnifiques fleurs roses ou blanches et bourdonnent d'abeilles. Puis viennent leurs fruits, des cosses déhiscentes d'où sortent un coton irisé tout doux, qui sert parfois à rembourrer des oreillers. On voit alors rouler sur le sable au gré du vent des graines de toborochi noires entourée d'un épais mais très aéré coton blanc et rond, comme autant d'oeufs de grenouille géants. Puis vient l'hiver et les toborochis quittent leurs feuilles pour qu'on puisse continuer à s'asseoir sur leurs grosses racines tout en profitant du soleil. Pas question pour les enfants de monter dans les branches pourtant: pour survivre à l'hostile Chaco, il est couvert de piquants de la tête aux pieds.
Le Parapeti est le fleuve le long duquel se trouvent les communautés (bientôt je mettrai des photos sur GoogleEarth). J'en ai déjà parlé, mais il est tellement beau et vital qu'on ne s'en lasse pas. Ce fleuve endoréique se perd dans l'immensité brûlante de l'Isoso, formant les Bañados de Isoso, région humide de lagunes au milieu de la forêt sèche où viennent s'abreuver les jaguars, tapirs et autres animaux que je n'ai évidemment jamais vus, mais je ne désespère pas d'y aller un jour. La biodiversité à cet endroit est exceptionnelle, c'est pourquoi tout le site est classé Ramsar (d'ailleurs 6% du territoire bolivien est classé Ramsar, soit 60 000 km2!!). Quand le Parapeti est à sec, on peut le traverser pour aller dans les communautés de l'autre rive. Quelquefois les vents soulèvent le sable et brouillent le paysage, qui devient magique. Et les appareils photos s'enraillent.

dimanche 30 mai 2010

Voyages à l'Isoso en mai-juin

Les activités des mois de mai et juin se sont concentrée dans la région de l'Isoso en ce qui me concerne, les groupes des autres régions étant provisoirement (?) occupés ailleurs. 5 voyages en 2 mois, de quoi avancer sur plusieurs fronts.
J'ai commencé par donner plusieurs tallers pompeusement nommés "organisation de la production", alors qu'en réalité nous n'avons qu'à peine touché ce sujet, force étant de constater qu'il fallait tout reprendre depuis le début. Avant de réféchir à comment organiser le travail dans l'atelier, il fallait organiser l'atelier lui-même. Avec chaque groupe, nous avons donc rangé et nettoyé à fond le local dans lequel se passe l'activité de transformation (et en déloger les rats, lézards et monceaux de... de tas de trucs inutilisés), puis je leur ai expliqué pourquoi et comment garder propre et rangé leur lieu de travail en utilisant deux méthodes simples, les 5 S et FIFO. Cela peut paraître évident pour nous européens qui vivons dans le culte du "range ta chambre" et sous le règne de l'aseptisation, mais le contexte isocéño est radicalement différent.
D'abord il y a peu d'eau, qu'il faut aller chercher au puits, on lave donc ce qui est nécessaire mais on ne se permet pas le luxe de lessiver toute surface dès que la frénésie de la propreté s'empare de nous. Et puis de toute façon, à quoi bon lessiver un sol et des murs en terre (qui s'effrite)? Ensuite on peut balayer et épousseter, le vent quasi constant soulève des nuages et finit invariablement sa course à travers les fenêtres (sans vitre). On ne s'alarme plus du premier grain de poussière dans ces conditions. Enfin, ici la place ne manque pas et le soleil brille. L'espace habité ne se réduit pas à la maison qu'on pourrait plutôt comparer à une grosse boîte fourre tout, et la salle de séjour serait tout ce qui est autour. Les arbres sont des étagères dans lesquels pendent des vieux vélos, des pneus, des brics et brocs divers. Devant la maison se trouvent des chaises pour recevoir les invités. Et derrière la maison se trouve le feu et les ustensiles de cuisine. "A l'intérieur, chaque chose à sa place et une place pour chaque chose, en ne gardant que l'utile" laisse dubitatif ou au mieux, fait sourire.
Tout cela ne va donc pas de soi, et un travail de longue haleine a été commencé avec chaque groupe. Parce que quand même, le savon est plus présentable sans la couche de poussière qui le recouvre, et la farine de cupesi se vendra mieux dans des sachets exempts de traces de dents rongeuses. Quant à planifier à l'avance les productions pour anticiper le moment où on va manquer d'un ingrédient, on verra plus tard.
D'autres voyages ont été l'occasion de discuter présentation des produits (savon, shampooing et après shampooing, farine de cupesi) entre Aude et les groupes, l'idée étant de dessiner des étiquettes à partir des souhaits des dames, et de trouver dans la nature des matières, feuilles, fleurs, fibres, qui donne une jolie finition au produit (lors de ventes dans des ferias, par exemple). Un sceau en métal pour marquer le savon a aussi été élaboré à partir de ces réunions.
L'un de ces voyages a été l'occasion d'accompagner des hommes de Yacuiba pour la construction de deux silos de stockage du cupesi, dans l'objectif à court terme de se débarrasser d'un petit coléoptère qui fait des ravage dans les gousses récoltées et la farine. Des essais vont suivre pour les tuer avant stockage, soit au four à pain, soit par insecticide (mais cette dernière solution ne me plaît guère).
Enfin j'ai donné un taller de biscuits de cupesi, faits à avec de la farine de blé et de cupesi, des oeufs, de l'huile, du sucre, de la levure et un peu d'eau. En réalité les femmes en avaient déjà fait, mais elles voulaient se rafraîchir un peu la mémoire. Plus tard elles ont recommencé seules, mais certainement sans mettre les oeufs, l'huile, le sucre et la levure au vu le résultat. C'est comme ça qu'on invente des nouvelles saveurs et des variantes économiques, mais elles ont finalement décidé d'écrire ensemble la recette!

vendredi 7 mai 2010

Les criquets bizarres de l'Isoso

Ah ces criquets, je n'ai pas fini de m'en étonner. Alors que le mois dernier les mâles grouillaient littéralement, voilà qu'ils ont presque disparu. Les femelles par contre sont présentes partout y compris dans le ciel. En effet si leurs galants n'ont que des vestiges d'ailes décoratifs et se traînent péniblement par terre, les leurs sont très grandes et elles s'en servent admirablement bien pour voleter d'un arbre à l'autre. Et étant donnée leur grande taille, un public non averti aura tôt fait de les confondre avec des petits oiseaux, de loin.

Selon de nouveaux témoignages, ces bestioles font tout de même de gros dégâts dans les parcelles des Guaranis en dévorant tout. "Mais que faire? On ne peut pas tous les écraser!" disait une dame. L'an dernier je n'en ai pas vu un seul, mais il y a deux ans il paraît qu'un autre escadron avait débarqué.